L’EXUTOIRE

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture n°277 du 25 septembre 2017 sur Bric à Book

277-25 Sept. 2017Ils lui avaient tous conseillé de partir… mais elle ne l’avait pas fait. A 65 ans, elle avait essuyé un grand nombre d’ouragans plus ou moins violents et dévastateurs, plus ou moins effrayants aussi. Elle ne savait pas où aller.  Sa vie était là, ses souvenirs aussi. Elle ne les abandonnerait pas, ne les laisserait pas à la merci d’un cyclone aussi violent soit-il.

Alors, comme tous ceux qui avait décidé de rester, elle avait fait ses provisions d’eau et de nourriture, colmaté portes et fenêtres du mieux qu’elle avait pu et prié Dieu pour qu’elle soit épargnée.

En femme avertie, elle avait tout prévu : une lampe à gaz, une trousse de secours, une radio et bien-sur son portable rechargé à bloc… En plus de ces objets de première nécessité, elle s’était accordé un petit superflu qui l’aiderait à assouvir sa passion et à mettre à profit le long moment de solitude et d’angoisse qui l’attendait. Elle avait descendu du grenier une vieille machine à écrire mécanique et s’était munie d’une ramette de papier. Elle se sentait maintenant prête à affronter le pire.

Le matin même tout paraissait calme. Le ciel dégagé et la chaleur étouffante ne présageaient en rien le passage du phénomène climatique annoncé comme étant sans précédent. Puis d’heure en heure, le temps s’était dégradé et le vent soufflait maintenant en rafale, accélérant les mouvements désordonnés de la mer et encombrant le ciel de nuages lourds qui déversaient une pluie menaçante.

Il était temps de se mettre à l’abri.

Elle ferma la porte et s’installa dans le réduit dépourvu de fenêtre et aménagé pour la circonstance. Elle alluma la radio. La transmission était mauvaise et elle eut juste le temps d’apprendre que la tempête frappait son île de plein fouet .

Une sueur froide inonda son corps. Le monstre était là, enveloppant sa maison de ses violentes bourrasques tel un amoureux trop fougueux. Le vacarme infernal du vent et de la houle emplirent l’atmosphère et la paralysèrent un instant.

Pourtant, guidée par une force plus puissante que sa frayeur, elle se mit en mouvement. Elle enroula une première feuille autour du chariot de la machine à écrire et ses doigts entraînés par le rythme fracassant des éléments extérieurs, s’activèrent sur les touches du clavier. Elle écrivit pendant des heures et à travers les mots qu’elle aligna de manière convulsive elle raconta sa peur et son angoisse, décrivit le tremblement du sol et les vibrations des murs, le bruit des arbres déracinés, des voitures emportées par les vents et des bateaux projetés sur la rive. Elle n’était plus qu’écriture, et le son rassurant que produisaient les lettres au contact du papier réussit à masquer la rage bruyante du monstre ravageur. Elle n’entendit pas une partie du toit s’envoler, les vitres se briser et la porte d’entrée exploser sous la force de l’ouragan. Elle tapait sans s’arrêter et avec frénésie pour crier sa peur, son angoisse, sa détermination et son envie de vivre encore. Quand le vent et la pluie commencèrent à faiblir et cessèrent tout à fait, elle écrivait toujours…

Le calme abrutissant la fit sortir de son état second, de ce cocon dans lequel elle s’était lovée pour se protéger. Ses doigts raidis par neuf heures de frappe restèrent soudain en suspens. Elle leva la tête et tendit l’oreille… Le monstre était parti !

Exténuée mais soulagée, elle regarda autour d’elle et découvrit sur le sol les feuilles noircies de ses mots. Puis se souvenant qu’Ernest Hemingway avait dit un jour que  « la machine à écrire était le seul psychiatre à qui il acceptait de se confier », elle adressa un sourire complice à l’engin qui lui avait servi d’exutoire.

©Jos Gonçalves le 25 septembre 2017


17 réflexions sur “L’EXUTOIRE

  1. Valérie 25 septembre 2017 / 21 h 42 min

    Un texte très actuel qui nous fait vivre comme si on y était la peur de cette pauvre femme. J’aimerais aussi pouvoir lire les confidences faites à sa machine. Une autre fois peut être?
    Merci à toi.

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    • Josplume 26 septembre 2017 / 17 h 17 min

      Merci Valérie…Lire ses confidences? pourquoi pas…sauf si elle décide qu’elles doivent rester entre elle et sa machine ! 🙂

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  2. la fllibust 26 septembre 2017 / 7 h 18 min

    Texte très réaliste, les détails sont précis et saisissants d’effroi, une de mes filles vit en guadeloupe et m’a raconté à peu près les mêmes faits, la violence du vent et des coups de butoir sur le sol pendant quelques fragments de secondes mais d’une violence inouïe, et la peur laissant un traumatisme qui s’estompe peu à peu, car chez elle aucun dégâts. L’idée de décider d’écrire sur la machine est excellente et passionnante pour le personnage. merci

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    • Josplume 26 septembre 2017 / 17 h 23 min

      J’avais très envie d’écrire sur le sujet mais sans vouloir tomber dans le « mélo »…Cette photo ma permis de le faire. Je n’ai pas vécu de tels phénomènes ni même l’un de mes proches, mais j’imagine que le sentiment d’impuissance doit être terrible à vivre et je sais combien il peut être traumatisant de frôler la mort…Pour certains écrire peut être un exutoire, en tout cas ce fut le cas pour mon personnage. Merci de ta visite la filibust et bon courage à ta fille (et à tous les autres bien-sûr).

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  3. thontine1 26 septembre 2017 / 10 h 26 min

    Comme c’est génial cette approche avec cette photo, tu as rebondi sur l’actualité, merci beau texte

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    • Josplume 26 septembre 2017 / 17 h 26 min

      Merci thontine1. Oui ce vieil engin qui ne réclame pas d’électricité – il y a t il encore aujourd’hui des choses qui fonctionnent sans énergie ?? – m’a paru bien coller à la triste actualité climatique. Merci de ta visite ! 🙂

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  4. Nady 26 septembre 2017 / 16 h 53 min

    Tu décris parfaitement bien ces moments où l’oeil d’un cyclone est au-dessus d’une île et quand il s’en va, laissant derrière lui pluies et dégâts. ..En a tu vécu un ? Et ta description de cette écriture sur machine me remémorant ma première machine à écrire d’un Noël fabuleux… j’entendais encore le bruit des touches et ai eu envie de la retrouver. … Merci de raviver autant d’émotions à travers ta plume !

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    • Josplume 26 septembre 2017 / 17 h 31 min

      Coucou Nady. Non je n’ai heureusement pas vécu de cyclone, mais l’actualité m’a particulièrement marquée. Comment ne pas être touché par tous ses témoignages poignants. Pour la machine à écrire je dois t’avouer qu’au vu de mon grand âge 🙂 j’ai appris sur une machine à écrire mécanique, avec un cache sur les doigts : à l’ancienne donc ! Et je n’en garde que de bons souvenirs aussi !! Merci Nady et à tout bientôt !

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  5. Valou076 26 septembre 2017 / 18 h 31 min

    Un bel hommage, d’une certaine manière à tous ceux qui ont résisté avec courage à ces cataclysmes. J’espère que la majorité d’entre eux ont pu trouver un exutoire de ce type, pour surmonter ces monstres climatiques. Merci pour cette lecture !

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    • Josplume 26 septembre 2017 / 19 h 37 min

      Oui, et du courage il va leur en falloir encore beaucoup ! Nous avons tous je pense une façon « d’éponger » les moments difficiles, un petit truc pour les traverser avec plus ou moins de dégâts. Reste néanmoins le travail de reconstruction (dans les deux sens du terme pour les victimes de ce cataclysme). Merci de ton commentaire Valou !

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      • Valou076 26 septembre 2017 / 19 h 45 min

        En tout cas c’est une belle façon de nous rappeler qu’ils ont besoin d’aide…

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  6. L'ivresse littéraire 28 septembre 2017 / 12 h 46 min

    Les premières lignes m’ont fait penser à « Lointaines merveilles » de Chantel Acevedo. Cette femme si attachée à son lieu de vie, à ses souvenirs qui refuse de partir une fois la tempête arrivée comme on peut le comprendre c’est parfois tout ce qu’il reste d’une vie. Une jolie pensée à travers tes mots à toutes ces personnes touchées par Irma, José, Maria, Lee … Les mots ne peuvent pas empêcher les éléments de se déchaîner mais ils ont eu le pouvoir de libérer les peurs, et de l’apaiser.

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    • Josplume 28 septembre 2017 / 17 h 49 min

      Malheureusement rien ne peut empêcher les éléments de se déchaîner, on ne peut que tenter de s’en protéger et de limiter les dégâts. Chacun son petit « truc » pour se protéger. Pour beaucoup d’entre nous, je veux dire pour les participants de l’atelier, il semble que les mots soient le meilleur remède ! Merci de ta visite L’ivresse littéraire.

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  7. adèle 29 septembre 2017 / 10 h 13 min

    Excellent texte, l’ambiance, les lieux, le personnage, tout est décrit avec précision.
    J’adore l’idée de sublimer sa peur dans l’écriture, comme si la puissance du monstre était transformée en énergie créatrice.

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  8. Josplume 29 septembre 2017 / 12 h 20 min

    Oui, c’est tout à fait ça. L’énergie créatrice est incontestablement renforcée par notre vécu. Merci Adèle !

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  9. Leiloona 1 octobre 2017 / 11 h 52 min

    Oh hier j’ai fait une visite parisienne sur les pas d’Hemingway, alors je lis ton texte comme un clin d’oeil ! Très très bien vu, et je ne peux que partager cette citation oui !

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    • Josplume 1 octobre 2017 / 18 h 22 min

      Merci Leiloona ! Quand j’ai lu cette citation, elle collait tellement à la photo que je n’ai pas pu résister. 🙂
      A demain pour la découverte des nouveaux textes.

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