DUEL TEMPOREL

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture n°249 du 16 janvier 2017 sur Bric à Book

© Vincent Héquet

Les yeux mi-clos, l’homme dodelinait la tête au rythme d’une musique que lui seul pouvait entendre. Assis en tailleur sur le sol en béton, il était adossé au mur en brique du hangar désaffecté dans lequel il se rendait chaque jour pour retrouver son amour d’antan.

Quand sa femme avait tragiquement disparu, il avait très vite instauré ce rendez-vous quotidien auquel pour rien au monde il n’aurait dérogé. Devenu un rite immuable, leur rencontre était sa seule raison de vivre, le fil fragile qui le reliait à ce bonheur perdu.
Déambulant dans les méandres de sa mémoire depuis deux ans, il appelait Aurore – la femme objet de son amour fou – qui répondait à son appel et respectait immanquablement ce cérémonial. Sur les notes qu’ensemble ils imaginaient, vêtue d’une robe vaporeuse qui sublimait sa présence, elle apparaissait et exécutait pour lui seul une émouvante et surréaliste variation.

Totalement immergé dans cet univers salvateur, il faisait abstraction du présent, oubliait la nouvelle vie qu’une autre tentait de construire avec lui.

Vint pourtant l’instant où le rite prit une nouvelle tournure. Il ne sut à quel moment la réalité s’immisça dans son songe, mais imperceptiblement son image se superposa à celle de son amour disparu. Subrepticement, elle se révéla en filigrane, obligeant l’homme à plisser les yeux pour mieux les fixer sur l’intrus. Qui osait s’introduire dans la reconstitution fugace de son couple au risque d’en rompre le charme et d’en réduire l’intensité ? Reconnaissant soudain Laura, sa nouvelle compagne qui dans la vraie vie lui maintenait la tête hors de l’eau, il ferma les yeux dans l’espoir de la chasser de son esprit, de l’effacer de la scène réservée à Aurore. Mais tenace, la nouvelle venue s’imposa dans la chorégraphie, revendiqua sa place et afficha son omniprésence. Aurore, qui jusqu’à présent virevoltait avec allégresse et légèreté, diminua sensiblement la cadence et sa danse effrénée se transforma en un adage triste et douloureux. Se sentant vaincue et enfin prête à laisser sa place, elle courba l’échine et mit fin au duel.

Majestueusement, elle exécuta une dernière révérence et céda le pas à sa rivale dont la légitimité parut évidente à l’homme désormais apaisé.
Alors de la même manière furtive que le présent lui était apparu, il vit le passé se faire plus flou, s’estomper jusqu’à n’être plus qu’un point, puis entièrement disparaître dans la lumière du jour devenue éblouissante.

« Vis dans le présent, et ne réveille pas sans cesse un passé auquel tu ne peux rien changer ».
André Maurois ; Œuvres complètes (1952)

©Jos Gonçalves le 16 janvier 2017


 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s