RÉSIDENCE « LES INTEMPORELS »

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture n°239 du 7 novembre 2016 sur Bric à Book

© Julien Ribot

Maintes fois, la vieille dame avait prévenu sa fille : « Je ne partirais d’ici que les pieds devant ! ». Elle lui avait dit, lui avait promis même, mais Hélène ne l’avait pas crue…

Assise dans son fauteuil près de la fenêtre, Yvonne était plongée dans ses pensées et faisait défiler les 60 ans passés dans cette maison qu’elle allait bientôt quitter.
Elle repensait aux jours heureux qu’elle y avait vécus avec son mari, aux joies de leur installation et à l’agencement de leur nid douillet. Elle se souvenait de la naissance de son enfant, de ses rires et de ses pleurs, de ses premiers pas et de sa découverte du monde, de ses craintes et de son insouciance. Elle revoyait les rentrées scolaires de sa fille, ses premiers amours puis son départ du cocon familial. Rien ne manquait, sa mémoire était intacte, décuplée même. Car avec l’âge, certains détails jusqu’alors occultés surgissaient avec une telle précision que lors de ses voyages dans le passé elle se croyait dans le présent. C’était si bon de revivre ces moments de bonheur qu’elle y plongeait avec délices de plus en plus souvent.

Oh, elle savait bien que sa tête lui jouait parfois des tours, mais ce n’était que pour des petites choses, des détails, des petits riens. Elle oubliait où elle mettait ses affaires, se dirigeait dans sa chambre d’un pas décidé en se demandant soudain ce qu’elle allait y faire, cherchait régulièrement ses mots et perdait de plus en plus souvent la notion du temps. Lucide face à ses faiblesses intellectuelles, Yvonne se rassurait en se disant que tant qu’elle en était consciente, son déclin n’était pas total et qu’il était encore temps d’y échapper.

Elle frissonna. Elle avait toujours pensé qu’une personne avait le droit de partir dignement. Et si la vieillesse physique ne l’inquiétait pas, l’idée de perdre la raison la révoltait, l’angoissait, l’étouffait. Pour elle, la vie n’avait aucun sens sans la conscience de vivre. Ce n’était pas à elle qu’elle pensait, de toute façon elle ne s’en rendrait bientôt plus compte. Mais elle savait que sa sénilité n’apporterait que douleur à ceux qu’elle aimait et elle refusait de les faire souffrir. Elle ne voulait pas que leurs souvenirs d’elle soient entachés par son vieillissement.

Elle regarda l’horloge ; Hélène, allait arriver d’un instant à l’autre pour l’emmener à la résidence « Les Intemporels ». Elle haussa les épaules et dodelina de la tête en pensant au nom de ce qui allait être sa nouvelle maison…son mouroir.

Puis sa fille arriva et se gara devant le portail.

Yvonne se pencha sur la petite table près du fauteuil, prit le verre d’eau qu’elle y avait posé, ouvrit le tube de somnifères acheté la veille et en avala le contenu. Elle se leva, alla chercher son sac à main et son manteau. Sa fille prit sa valise et la mit dans le coffre, installa sa mère à l’arrière de la voiture en prenant soin de poser un coussin derrière sa nuque. Puis elle l’embrassa tendrement, ferma la portière et se mit au volant. Avant de mettre le contact elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur. Les yeux fermés et la tête penchée sur le coussin, sa mère affichait un léger sourire. Rassurée, Hélène crut qu’elle dormait. Elle démarra.

Derrière ses paupières closes, la vieille dame avait tenu sa promesse et emportait pour son ultime voyage l’image en noir et blanc de sa dernière demeure.

©Jos Gonçalves le 7 novembre 2016


 

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