LES LARMES DE TANIA

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture n°238 du 31 octobre 2016 sur Bric à Book

© Julien Ribot

Les yeux rivés sur l’écran, Tania est submergée par la tristesse et la douleur. Elle se souvient et pleure.

Elle avait à peine 10 ans. Elle habitait Pripiat, ville moderne d’Ukraine construite pour accueillir les employés de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Son père y était salarié. Sa mère travaillait à la piscine municipale. Tania pouvait s’y rendre souvent et évoluer avec délice et dextérité dans l’eau tiède du grand bassin. Enfant épanouie, elle grandissait dans un milieu que l’on qualifiait alors d’aisé et dans une famille aimante. Ses grands-parents habitaient à Kiev et l’accueillaient avec bonheur pour les vacances ou quand elle était malade et que ses parents ne pouvaient s’occuper d’elle.

Tania se souvient et pleure.
C’était un jeudi, le jeudi 26 Avril 1986 très exactement… Malade, elle était depuis quelques jours chez ses grands-parents pour se reposer. Le dimanche suivant elle devait retourner auprès de ses parents à Pripiat…
Ce matin-là, comme tous les matins, elle s’était réveillée vers 9h, s’étirant avec délice dans le lit douillet de sa chambre de vacances. Elle adorait ce moment où à peine sortie de ses rêves, l’odeur des tartines grillées et du chocolat chaud venait lui chatouiller les narines. Aux senteurs de son petit déjeuner préparé avec amour par sa grand-mère, se mêlait le doux fond sonore des chants rituels entonnés par les chœurs folkloriques que diffusait la radio de son grand-père.
Mais ce matin-là, aucune odeur particulière, aucun son rassurant n’étaient venus la tirer avec douceur de son sommeil. A la fois désemparée et angoissée par l’absence de ses repères familiers, elle s’était levée sans traîner et avait dévalé l’escalier avec la rapidité dont les enfants de 10 ans sont capables. Elle avait trouvé sa grand-mère assise à la table de la cuisine, se balançant d’avant en arrière dans un mouvement lancinant. Un mouchoir en boule dans la main, les yeux gonflés et rougis d’être trop frottés et les joues inondées d’un flot de larmes amères, la vieille dame déplorait le malheur qui touchait sa famille, ses voisins, son pays. La petite avait aussitôt compris qu’une terrible catastrophe venait de se produire.

Tania se souvient et pleure.
Un réacteur de la centrale avait explosé un peu après 1 heure du matin.
Son père qui travaillait cette nuit-là, faisait partie des premières victimes dont le nombre allait bientôt dépasser l’entendement. Il n’était jamais rentré à la maison.
Sa mère, inquiète de ne pas le voir arriver à l’heure habituelle et alertée par des salariés de la centrale, avait fait fi des mesures de confinements et s’était rendue à la centrale quêtant en vain des nouvelles de son mari bien aimé. Elle ne connaissait pas encore l’ampleur de la catastrophe et ne savait pas qu’elle s’exposait à un taux d’irradiation qui lui serait fatal.
Même la nature s’était liguée contre eux et les vents entraînant les éléments radioactifs sur Pripiat avaient contaminé la ville modèle et ses habitants auxquels l’ordre d’évacuation ne fut donné que 30 heures après l’accident.
Sa mère avait encore vécu trois ans après le drame, trois années de souffrance et d’agonie, trois années de peine et de douleur.
Tania n’était jamais retournée à Pripiat. Elle ne voulait pas vivre dans le passé et ne s’y plongeait que pour revivre ses souvenirs heureux et se rappeler ses 10 ans de bonheur et d’insouciance. Et voilà que trente ans après, penchée sur son écran, la femme qu’elle était devenue était frappée de plein fouet par la photo de la piscine – aujourd’hui désaffectée – où travaillait sa mère et par le titre de l’article qu’elle illustrait « L’ultime expérience de Tchernobyl, tombez amoureux de Tchernobyl et de Pripiat » ! Elle découvrait avec stupeur que des visites de la ville fantôme de Pripiat et de la zone d’exclusion de Tchernobyl étaient organisées par des pseudos agences de voyage assurant aux adeptes de voyeurisme des sensations fortes à travers un voyage morbide, sinistre et pernicieux… Ce tourisme de l’horreur faisait fureur et avait déjà attiré plusieurs milliers de personnes en un an à peine !
Tania s’interroge et pleure.
Si l’homme a un devoir de mémoire, s’il se doit de rester vigilant face aux dangers qu’il a lui-même engendrés, quelle est la raison qui le pousse à se gargariser du malheur des autres, à trouver du plaisir et une excitation primitive en retournant sur les lieux d’un drame qui a provoqué tant de peines et de souffrances ?

Tania ne comprend pas et pleure.

©Jos Gonçalves le 31 octobre 2016


 

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